Les frontières du girlcott

Fuente: Évangile 21

J’ai toujours été un fan de BD. OK, je n’ai pas beaucoup de temps libre pour suivre ce qui se passe dans ce beau monde littéraire. Passer au festival de la BD d’Angoulême a toujours été un de mes rêves, mais ce ne sera pas cette année 2026 car l’évènement a été l’objet d’un gros boycott. Enfin, « boycott » … c’est plutôt d’un « girlcott » dont il faudrait parler. Peut-être que ce nouveau terme vous fera sourire ou soupirer. Peut-être plutôt le dernier d’ailleurs et vous vous dites, « Qu’est-ce qu’on a encore inventé ? »[1] Il s’agit tout simplement du mot utilisé pour parler du désengagement de plus de 200 autrices de BD du festival d’Angoulême.

Les frontières du girlcott
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D’une affirmation juste à un dérapage de langage

Je n’ai aucun problème avec les néologismes. Inventer un nouveau mot pour dire quelque chose de différent ou souligner une attitude, un mouvement, n’est pas nouveau. Cela fait même partie de toute langue. Après tout, c’est comme cela que le mot « boycott » est entré dans le vocabulaire anglais puis français. Un riche propriétaire britannique, Charles Boycott, abusait de ses employés qui décidèrent … de le « boycotter ». Le mot est resté, l’un des nombreux exemples d’antonomase dans la langue française : un nom propre est utilisé comme nom commun.

Pourquoi ne pas simplement utiliser le terme habituel ? Pourquoi ne pas parler du boycott du festival par ces autrices ? Une des explications, c’est que le boycott est un « non », une opposition, un refus. Le boycott est une attitude négative. Le girlcott par contraste est une attitude positive. C’est revendiquer, c’est demander une égalité dans le traitement des autrices et des auteurs. C’est  aussi exiger le respect des autrices car le festival a été entaché de plusieurs scandales sexuels ces dernières années. Là aussi, aucun problème, bien au contraire ! Il faudrait avoir un cœur de granite pour ignorer les appels à préserver l’intégrité corporelle et sexuelle des autrices.

Une question demeure. Pourquoi ce mot-là ? En regardant certaines explications sur internet, j’ai été assez frappé par celle qui y voit une opposition nécessaire entre le boy-cott, qui est un « non », et le girl-cott, qui est un « oui ». Il ne s’agit alors pas simplement de demander que le monde professionnel de la BD change. Il y a derrière la demande juste et légitime une opposition genrée, de principe qui, elle, pose question.

Les mots sont d’ailleurs inconsciemment manipulés. On laisse entendre que « boycott » est une juxtaposition de deux termes : l’un est genré, l’autre n’existe pas. Et ce n’est pas le cas, car, comme précisé plus haut, le terme vient de Charles Boycott, nom ensuite donné à cette attitude de contestation et de rejet.  Le boycott n’a donc étymologiquement rien à voir avec le boy+cott. Le girlcott est un contraste avec un mot qui n’existe pas. La seule raison pour laquelle il a été créé est celle d’une opposition idéologique entre genres. Et c’est là que j’ai un problème. Un mot est contesté, un autre créé, à cause d’une idéologisation du langage.

Des mots et des frontières

Comment alors affirmer l’intégrité des autrices sans idéologiser les mots ? La meilleure réponse à l’idéologisation du langage, c’est d’appliquer un principe biblique : respecter ses frontières. Les mots ne sont jamais arbitraires et nous ne pouvons pas faire tout ce que nous voulons avec le langage sans risquer de sévères dérives. Les mots eux-mêmes sont entourés de frontières : étymologiques, lexicographiques, etc. Le sens des mots s’apprend en les définissant et en les distinguant d’autres termes.

Les mots ne sont jamais arbitraires et nous ne pouvons pas faire tout ce que nous voulons avec le langage sans risquer de sévères dérives.

En faisant cela, nous appliquons ce qui est décrit dans le récit de la création (Gn 1). Dieu crée en distinguant les choses : la lumière et les ténèbres (v. 2), la terre sèche et les eaux (v. 9). Dieu fait plus car en distinguant il définit et nomme les choses : « lumière » et « ténèbres » (v. 5), « terre » et « mer » (v. 9). Distinguer et définir sont les deux dimensions fondamentales du langage. C’est ce qui nous permet de dire le monde et d’y vivre. Adam nommera ensuite les animaux (Gn 2.20) pour découvrir qu’aucun n’est son vis-à-vis. Il nommera ensuite la femme comme vis-à-vis, jusque dans le langage utilisé : elle sera ishah prise de ish (2.23). En nommant ainsi, le texte de Genèse construit un mot en écho avec un autre : il crée le nouveau avec ce qui existe. Avec cette création de l’un en vis-à-vis de l’autre, les frontières du langage sont respectées, tout en nourrissant l’imagination anthropologique fondamentale de l’Écriture : l’homme et la femme sont créés égaux en image de Dieu.

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Les frontières du girlcott devraient être celles de l’intégrité, de la justice, et de la dignité. Si le festival d’Angoulême a été boycotté, c’est parce que dans certains milieux il règne un état d’esprit, une attitude, qui n’est pas favorable au plein épanouissement des autrices, pas plus qu’à leur valorisation. Si c’est le cas, il faut l’affirmer en utilisant les frontières de notre langage. Ces dernières ne s’opposent pas à une création de mots, mais ces derniers ne doivent pas ignorer l’intégrité des mots habitant déjà notre langage. Nous pouvons jouer avec le langage mais pas à n’importe quel prix.

Les frontières du « conservatisme »

Il serait facile de croire que seuls ceux qui sont à « gauche » de nous idéologisent le langage. Nous pouvons tous tomber dans ce travers si nous ne faisons pas bien attention à préserver les saines frontières des mots et expressions que nous utilisons. Je suis ainsi frappé de l’utilisation de plus en plus fréquente du terme « conservateur » pour désigner certaines Églises et mouvements évangéliques.

Je comprends tout à fait ce que « Église conservatrice » est censée désigner tant sur le plan théologique (maintien d’une théologie claire de l’inspiration de l’Écriture) que sur le plan éthique (opposition à l’avortement par exemple). Ce n’est pas le contenu désigné qui est (à mon avis) discutable mais le terme « conservateur ». L’utiliser pour désigner un ensemble d’attitudes nourries par une théologie évangélique c’est aussi idéologiser le langage : nous prenons un terme chargé de sens politique, social et culturel et nous l’utilisons pour créer une frontière un peu artificielle entre nous et les autres.

Bien sûr, je ne dis pas que cette frontière n’existe pas. Elle est claire. Il y a une frontière évidente entre encourager l’avortement sans condition et s’y opposer. Mais cette frontière éthique, tout comme les frontières théologiques, ne devraient pas être identifiées par le terme « conservateur ». Les limites de ce dernier appartiennent d’abord aux domaines politique et social. Ignorer ces dernières en important ce terme dans le domaine théologique et ecclésial, c’est risquer d’idéologiser le langage.

Nous prenons un terme chargé de sens politique, social et culturel et nous l’utilisons pour créer une frontière un peu artificielle entre nous et les autres.

Si nous tombons dans ce même piège, nous risquons aussi de trahir la beauté et la richesse du langage qui est fruit de l’acte créateur de Dieu. Le langage, c’est distinguer et nommer, c’est créer à partir de ce qui est tout en le respectant. La nouveauté linguistique est absolument possible sans cependant briser le langage. En faisant cela, apprenons à vivre dans le monde de Dieu.

: Les frontières du girlcott sur Evangile 21.


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